L’age des mythes [Critique: La Légende de Beowulf]

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Deux ans avant que l’Avatar de James Cameron ne popularise la 3D sous sa forme actuelle, il y avait déjà Robert Zemeckis comme pionnier dans le domaine. Lors de la diffusion en salles de La Légende de Beowulf, les projections reliefs étaient encore assez rares en France. La récente sortie d’un Blu-ray 3D (exclusif au site Amazon) permet à certains de redécouvrir le film sous une nouvelle approche. Et c’est bien l’une des premières motivations qui incitèrent à l’écriture du texte que vous lisez actuellement (comportant son lot de passages risquant de dévoiler des éléments clés de l’intrigue).

Zemeckis, qui n’est certainement pas le dernier en ce qui concerne les expérimentations visuelles, cale ce Beowulf entre Le Pôle Express et Le Drôle Noël de Scrooge, et le place comme l’un des porte-étendards de la performance capture. Libéré de toutes caméras physiques, l’auteur de Roger Rabbit peut se permettre les plus improbables folies en termes de mise en scène. Changement d’échelle instantanée sur un bateau pris en pleine tempête, plan séquence quittant les festivités d’un Hall pour parcourir une grande partie des landes du Danemark. Des images tout simplement irréalisables en «live» qui apportent un souffle enivré à des situations déjà propices aux déferlements héroïques. Les détracteurs de la méthode ne verront pas le résultat 100% numérique se bonifier avec le temps, mais ceux qui adhérent à un design ne visant pas forcément le photo-réalisme finiront d’être convaincus par les possibilités d’un tel format. En terme de rendu, on est face à un réalité fantasmée aux palettes de couleurs riches et malléables, dans la pure tradition du film d’animation (en témoigne cette transition fluide dans le flashback conté par Beowulf).

Dans ce contexte, la 3D stéréoscopique s’impose comme l’une des plus généreuses dans le genre en terme de profondeurs et jaillissements. Beaucoup d’effets pop-corn (pointe de lance en gros plan, volées de flèches) qui justifient à eux seuls une installation adéquate. Mais résumer l’apport du relief à ces seuls artifices seraient passer à coté des nombreuses trouvailles qui enrichissent indéniablement l’impact narratif de certaines séquences. Voir Beowulf en volume se mouvoir dans l’obscurité d’une caverne, aux recoins presque palpables, souligne un peu plus son errance au sein de ce lieu occulte. Un modèle que devraient suivre plus de films qui jouent la carte du relief, cette version 3D versant autant dans l’immersion que dans le spectaculaire, tout en restant au service de l’histoire. Cette dernière, nourrie par la plume de Neil Gaiman et Roger Avary, livre ici un récit sur l’héroïsme aussi passionnant que poignant.

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Le duo de scénaristes adapte donc ici le fameux poème anglo-saxon avec fidélité, mais ont su prendre les libertés nécessaires pour apporter à cette fable mythologique un tout autre degré de lecture. Cela s’illustre tout d’abord par l’époque même du récit, en plein tournant religieux. Il est de ce temps ou le christianisme remplace peu à peu les vieux cultes, les anciennes croyances, le folklore. Le personnage campé par John Malkovich ne cesse d’inciter son peuple à embrasser la cause du «nouveau dieu romain» pour le soulager de ses souffrances, retranchant les dieux nordiques au rang de culte païen obsolète. Les montres qui hantent encore les terres sont alors des reliques d’un temps obscure (la mère de Grendel est la dernière de son espèce) que seul un vrai héro est à même de purifier. Mais en bannissant les sombres créatures de son dogme, le dieu unique réserve par extension le même sort aux braves guerriers les affrontant, ne laissant place qu’aux martyrs. Ce qui injecte au cœur du récit une vraie remise en perspective du haut fait héroïque. Dans un premier acte l’on voit un Beowulf imbu de lui-même, mais cachant sa facilité à succomber à la tentation (les images du flashback cité plus haut rentrent en direct collision avec le discours oral). Il est aussi Fier qu’arrogant, jusqu’à ce que le poids de l’age finisse par le briser. Le passage du temps qui affecte les personnages, voilà un motif qui n’est certainement pas étranger au cinéma de Bob Zemeckis (Retour vers le futur 2, Forest Gump, Seul au monde). Il l’illustre à nouveau avec maestria, notamment dans ce panoramique sur la couronne de Beowulf faisant glisser le cours du temps tout en laissant s’exprimer une vieille gloire passée, gravée sur l’ornement.

Autre apport conséquent de Gaiman et Avary au poème original, est d’avoir défini Grendel et le dragon comme fruits de l’union de la démone incarnée par Angelina Jolie avec respectivement le roi Hrothgar (Anthony Hopkins) et Beowulf. Ce qui permet de refléter aux mieux les vices et faiblesses propres à chacun. La cas du dragon est éloquent, ce dernier de couleur or (omniprésente dans le film dans son symbole de la tentation) prend les traits de son père dans une copie idéalisé, et est également motion capturé par Ray Winston (Beowulf) que ce soit sous forme reptilienne ou humaine (autre spécificité que permet la technologie utilisé pour le métrage). Dans les deux cas l’homme faillible, imparfait doit faire face à son aura de mythe. Il doit être digne des chansons qui lui sont consacrées, ce malgré le fardeau des mensonges. Une figure désenchanté qui tire dans certaine scènes vers une mélancolie déchirante (le face à face avec un rebelle sans nom). Seul à la fin, l’acte héroïque pur, désintéressé, rédempteur permettra de magnifier le mythe. Les derniers instants de l’affrontement avec le dragon, rythmé le puissant score du grand Alan Silvestri, achèvent de remettre le héro au statut de légende.

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Mariant les codes de l’animation (colorimétrie, rythme) à un jeu d’acteur qui retrouve des conditions proches du théâtre, La Légende de Beowulf est plus qu’une vitrine technologique qui divisera toujours les avis. Le film est avant tout une fable brutale, furieuse et intense qui fait la gloire du récit mythologique dans ce qu’il a de plus pur. Il déconstruit la figure héroïque pour mieux ensuite la mettre sur un piédestal. «Il est le plus brave d’entre nous. Il est le prince des tous les guerriers. Son nom vivra pour l’éternité.»

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