Somewhere Over the Rainbow [Critique: Jupiter: Le Destin de l’univers]

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Au sein d’Hollywood, le cinéma des Wachowski fait presque figure d’anomalie. Un duo qui arrive à glisser dans leurs productions à gros budget des messages anti-consuméristes, ou des sous-textes à la sexualité ambiguë. Une paire de réalisateurs qui tord et triture la grammaire cinématographique pour l’adapter à sa vision. Que ce soit avec le récit de Speed Racer conté avec la même célérité que les courses démentes qui l’animent, ou encore dans Cloud Atlas qui explorait ses multiples temporalités dans une structure narrative limpide, il y a cette envie de faire jaillir la force évocatrice du cinéma de genre. Voir le frère et la sœur s’attaquer au space opera avec Jupiter Ascending tient alors de l’évidence, tant ils livrent ici une ode à ce qui fait la pureté du grand cinéma populaire. Après les expérimentations formelles de leurs précédents essais, ils ambitionnent dans ce nouveau métrage de revenir à la source même du conte et de la fable, et de le servir dans son écrin le plus noble.

À une époque où la plupart des blockbusters traitent leurs sujets avec un cynisme démystificateur, ou avec une dérision qui cache un manque de conviction alarmant, Jupiter Ascending devient malgré lui l’un des derniers résistants dans le paysage cinématographique actuel. Dans leur intention de mettre en chantier un film monde, les Wachowski appliquent le modèle établi par le monomythe de Joseph Campbell. Terreau essentiel du récit légendaire au sens large, la formule du héro (ici héroïne) aux milles visages offre une ampleur mythologique à un récit tirant sa force dans sa mixité culturelle. Le personnage de Jupiter (Mila Kunis), en plus d’être la porte d’entrée du spectateur dans l’univers du film, devient le vaisseau des différentes idéologies abordées. Son statut d’immigrée russe née en plein milieu de l’océan Atlantique souligne à quel point elle est vouée à devenir un pont entre les mondes, à cheval entre deux nations, entre traditions et modernisme. Le film traite avec la même déférence la science ou les croyances populaires et religieuses. Légendes urbaines extra-terrestres, astrologie, cosmologie, réincarnation, tous ces éléments se marient pour devenir les fondations même de l’univers mis en place. Au sein de la caste dirigeante, deux frères et une sœur, la génétique prend même des allures spirituelles tant elle dicte leur mode de vie.

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En plus de l’acerbe critique du modèle capitaliste (selon les dire de l’aîné Balem, la vie se réduit à un acte de consommation), cette part transhumaniste prends une place importante de l’univers de Jupiter Ascending. Notamment via ses multiples créatures, croisements génétiques d’êtres humains et d’animaux (le personnage de Channing Tatum est une sorte d’homme-loup), mais aussi dans un culte du corps et de la jeunesse dont font preuve les trois souverains galactique. De chacun de ces derniers, il se dégage un aspect assumé ou refoulé de la sexualité (dont un rongé par un complexe d’Œdipe latent), ce renforcé par l’esthétique baroque de leurs domaines respectif. La charte graphique garde à ce propos une cohérence visuelle étonnante, tant les multiples environnements s’avèrent hétéroclites. l’exubérance des lieux sus-cités côtoie, entre autres, une station spatiale alliant design high tech et administration tout droit sorti de Brazil (avec un caméo de Terry Gilliam en personne). Une diversité qui tend à rattacher d’autant plus le récit à la fable. Le film arbore en effet une structure narrative invoquant volontiers la trame du Magicien d’Oz ou celle du conte de fée. Tel Dorothée, Jupiter est amenée à explorer les multiples facettes de cette vaste civilisation galactique, non sans être témoin d’intenses péripéties. Une course poursuite à Chicago qui applique la vitesse virevoltante de Speed Racer à un affrontement aérien qui tend vers le ballet. Une cérémonie de mariage qui emprunte au meilleur passage de Flash Gordon. Les Wachowski n’ont rien perdu de leur superbe en terme de mise en scène, et font encore preuve d’une créativité folle dans ces multiples moments de bravoure.

Un conte spatial qui en met plein les yeux à l’univers riche, Jupiter Ascending l’est définitivement. Mais malheureusement cette densité paye le prix fort, celui d’une durée dépassant tout juste les deux heures standards, et qui peine à contenir l’ambition du projet. Face au studio Warner, sans doute bien frileux envers le film (sortie repoussée de six mois, promotion quasi-inexistante, sans oublier les déconvenues commerciales des deux films précédents du duo), les deux réalisateurs ont du céder. Et cela se sent dans un montage serré, quand il n’est pas tout simplement elliptique (la dérive dans l’espace de Tatum à la résolution abrupte). Le background est bien là, inondant l’écran de sa beauté plastique, mais n’a pas toujours le temps de respirer ou de développer les personnages secondaires. Une demi heure de plus aurait sans doute réussi à transformer le déjà très bon résultat ici présent en space opera ultime. C’est d’autant plus frustrant que les morceaux de pulp de cette ampleur, aussi généreux avec son public, tendent à se faire de plus en plus rares. Ce n’est cependant pas une raison suffisante pour bouder son plaisir, Michael Giacchino ne s’en prive d’ailleurs pas dans sa composition musicale. En digne héritier de la grande musique de films, il cite dans sa partition autant le John Williams du cinéma spielbergien que les chœurs de Basil Poledouris. Preuve supplémentaire que le film fait bien parti d’une espèce en voie d’extinction.

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Jupiter Ascending s’impose comme une fable futuriste à l’esthétique bluffante, et comme un véritable essai mythologique moderne tant il revient à la source de ce qui fait la force des contes. Ses balais aériens et son essence pulp finissent de rappeler à quel point le cinéma de genre est à même d’émerveiller le spectateur et de lui mettre des étoiles dans les yeux.

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