Domestication du Mythe [Critique: Jurassic World]

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Plus que jamais, Hollywood fait marcher son entreprise de recyclage à plein régime, et cette année 2015 marque le retour inopinée des gloires du passé. Et si dans ce domaine, la magistrale leçon de cinéma offerte le mois dernier redonne espoir dans le futur du blockbuster, des projets comme Terminator (même s’il est trop tôt pour l’affirmer) et le présent Jurassic World rappelle la triste vérité. Le deuxième film de Colin Trevorrow (après un médiocre premier essai) est bel et bien un pur produit de son époque, et de tout ce que cela implique en terme de démystification et destruction de symboles qui ont bercés le public.

Ce n’est pas dû au hasard si le premier Jurassic Park a laissé un tel impact sur la pop culture. Le film nourrit autant qu’il se nourrit du contexte de sa conception. Cela a déjà été dit mille fois, les dinosaures du parc font partis des pionniers de l’image de synthèse au cinéma. Mais cette révolution technologique se mariait avec les incroyables prouesses des animatroniques de Stan Winston. Un œuvre pivot, qui passait le relais entre l’héritage du merveilleux à la Ray Harryhausen, et les nouvelles possibilités des CGI. Le T-Rex rugissant derrière la bannière «When dinosaurs ruled the Earth», une des toutes dernières images qui marqua à jamais nombres de cinéphiles. Dernier hommage aux rêveurs du passé, pour justifier une juste place de successeur dans l’imaginaire du Cinéma de l’artisanat, avec sa tête un Steven Spielberg alors au sommet de son statut d’«entertainment king». Le cinéaste jouait avec la mise en abîme du film grâce au parallèle entre Spielberg et John Hammond, autre artiste et rêveur candide. Le tout s’orientait vers une grande aventure qui trouvait l’équilibre parfait entre émerveillement, respect et craintes de créatures qui hantent l’inconscient collectif.

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Jurassic World jamais n’atteint cette aura. On ne peut bien sûr pas en demander autant, et les deux suites l’ont déjà bien prouvés (Lost World a certaines qualités cependant, qu’il ne faut pas bouder). Mais là où le dernier épisode touche à la faute, c’est quand il se déguise en hommage au premier film. Les clins d’œils qui sont censés caresser dans le sens du poil le public cible pullulent tout le long du métrage. Et le film est bien conscient de son audience, au point de l’incarner dans un personnage secondaire «geek» (si seulement ce mot a encore un sens) qui arbore T-shirt du premier parc, et décore son bureau de figurines. Il va même jusqu’à dire que les animaux originaux sont «de vrais dinosaures». À lui seul, il représente bien toute la portée cynique de l’entreprise. Le sous-texte, pourtant similaire à celui de Jurassic Park, prend alors une tournure qui désamorce toutes formes d’empathie pour le récit. Un désaveu complet de l’univers mis en place, qui transforme les symboles clés de la saga en figures désincarnées. Il n’y a qu’à voir le traitement des raptors qui passent de machines à tuer implacables (dans les deux premiers films du moins) aux grosses dindes que le garçon imaginait au début de Jurassic Park. De vraies girouettes qui changent de mâles dominants au bon vouloir d’un script digne de la fan fiction. Constat qui n’est pas aidé par des personnages sans relief (Chris Pratt fait son petit numéro, Bryce Dallas Howard est transparente, Omar Sy est inutile).

En plus de passer à coté de toute la force évocatrice de l’original en recyclant à tout va ses images et icônes, le scénario saute à pied joint dans le ridicule quand il mange à tous les râteliers. La sous intrigue directement calquée d’une de celles de Aliens n’a aucun absolument aucun sens ici, et finit d’étouffer la crédibilité du récit. Une bouillie narrative qui surnage sans signaler la moindre intention de mise en scène. En témoigne l’évasion de l’Indominus Rex traitée comme un programme SyFy de seconde zone. Ce montage pataud quand il n’a pas de dinosaures à montrer, ce dans des décors cliniques et froids. Ou encore ce climax entièrement relégué aux département d’effets spéciaux qui offre un nouveau cartoon de plus à la longue liste des blockbusters qui sur-utilisent les effets numériques (la grande star qui fait sont retour ici est méconnaissable tant son «jeu» est affligeant). Au milieu de tout cela, il n’y a guère que Michael Giacchino qui cherche à réellement rendre hommage au film de Spielberg. Son score n’est pas de ses meilleurs et n’égale pas l’original, mais il parvient à incorporer le thème de John Williams au sein de morceaux qui portent la patte du compositeur de Les Indestructibles ou Super 8. Il est bien le seul à avoir un regard humble sur l’héritage de la série, tout en y trouvant une digne place.

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Jurassic Park 3 est un mauvais film, mais il n’est rien de moins qu’une série B de faible facture bien inoffensive. Ce qui n’est rien face à Jurassic World, cette entreprise de démolition qui brise tout ce que représente Jurassic Park pour le mettre dans le moule des super productions modernes sans âme à la mécanique marketing bien huilée. Ce que les studios appellent résurrection de licence, je l’appelle viol de la saga.

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